Commander une copie de la thèse
Voir la version courte du résumé
Voir la version longue du résumé [pdf]
                                                     

La version anglaise est désormais disponible
Mon paysMon parcours universitaireMon parcours professionnelMes communications et publicationsMa thèseMes liens préférés

Titre de la thèse : Une description grammaticale du syntagme nominal dans le créole anglophone de St-Vincent-et-les-Grenadines

Date de la soutenance : le 07 décembre 2004

Décision : Mention très honorable avec les félicitations du jury à la majorité

Membres du jury

  • Professeur Claude DELMAS, Université Paris III, Sorbonne Nouvelle, président du jury
  • Professeur émérite Mervyn C. ALLEYNE, Université des West Indies, St-Augustin, rapporteur
  • Professeur Salikoko MUFWENE, Université de Chicago, rapporteur
  • Docteur d'Université, Laurence GOURY, Chargée de Recherches, IRD
  • Professeur Daniel VERONIQUE –Université Paris III, Sorbonne Nouvelle, directeur de la thèse

Résumé : Nous proposons une description grammaticale du syntagme nominal (SN) du créole à base lexicale anglaise de Saint-Vincent-et-les-Grenadines (VinC). Ce créole, co-existant avec l’anglais, langue officielle, n’a pas encore fait l’objet d’une description linguistique étoffée. C’est pourquoi une réflexion sur le processus de créolisation, basée sur des écrits historiques, précède l’analyse syntaxique proprement dite. Suit une analyse phonologique qui donne une idée concise de la valeur phonique et accentuelle du VinC. L’orthographe proposée à l’issue de cette analyse a facilité l’écriture des exemples fournis dans l’étude. Notre approche s’appuie, essentiellement, sur les théories fonctionnaliste et structuraliste en ce qu’elle dégage les relations syntaxiques qui lient les éléments du SN. La description grammaticale se fait en trois temps. Premièrement, nous dégageons les éléments centraux du SN, i.e. le nom et ses substituts pronominaux. Ce premier repérage précède l’étude des expansions à gauche du nom. Il s’agit des déterminants et des modifieurs. Ensuite, nous proposons une approche unifiée des expansions à droite du SN, les postmodifieurs. Ainsi, du point de vue fonctionnel, les propositions relatives, de modalité et prépositionnelles, tout comme les compléments de noms, reçoivent la même analyse syntaxique. Le Chapitre 6 est consacré à des questions afférant au concept de référence et à la façon dont il influe sur l’emploi grammatical des déterminants définis et indéfinis. Ce chapitre prône une analyse en termes de familiarité et de capacité identificatoire des interlocuteurs, pour capter les concepts de définitude et de spécificité, termes grammatico-sémantiques, qui deviennent inopérants dans l’analyse du SN sans déterminant.

Mots clés : créole, créolisation, définitude, déterminant, déterminant zéro, généricité, description grammaticale, pluralité, postmodifieur, pro-formes, proposition relative, référence, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, spécificité, syntagme nominal.

© Paula Prescod 2005 

retour

UNIVERSITE PARIS III—SORBONNE NOUVELLE

ECOLE DOCTORALE 268 : LANGAGES ET LANGUES

INSTITUT DE LINGUISTIQUE ET DE PHONETIQUE GENERALES

ET APPLIQUEES   

Résumé de Thèse

pour obtenir le grade de

DOCTEUR DE L'UNIVERSITE PARIS III

Discipline : Sciences du Langage

présentée et soutenue publiquement

le mardi 7 décembre 2004

par

Paula PRESCOD

 Une description grammaticale du syntagme nominal dans le créole anglophone de St-Vincent-et-les-Grenadines

xi, 324 p, 32 p en annexes

Directeur de la thèse : Daniel Véronique

 

Membres du Jury

Professeur Claude DELMAS – Université Paris III, Sorbonne Nouvelle, président

Professeur émérite Mervyn ALLEYNE – Université des West Indies, St-Augustin, rapporteur

Professeur Salikoko MUFWENE  - Université de Chicago, rapporteur

Docteur d’Université Laurence GOURY – Chargée de recherches, IRD, membre invité

Professeur Daniel VERONIQUE –Université Paris III, Sorbonne Nouvelle


Choix du sujet :
Cette thèse se propose de faire une description grammaticale du créole de Saint-Vincent-et-les-Grenadines (VinC). Au cours de notre carrière professionnelle, nous avons enseigné le français langue étrangère (FLE) dans le collège de Saint-Vincent qui avait le meilleur taux de réussite aux épreuves d’entrée en études secondaires. Dans ce contexte d’enseignement, il nous est apparu de plus en plus évident que le statut de l’anglais comme langue officielle était rendu purement symbolique par le créole, langue maternelle de beaucoup de Vincentiens. Il s’ensuivait que le VinC entraînait des interférences tant dans l’usage de l’anglais standard que dans l’apprentissage du FLE. Cette expérience pédagogique a dicté notre parcours après les recherches du DEA et nous a guidés dans le choix de cette étude.

Cadre théorique : Dans cette description, nous avons opté pour une perspective fonctionnaliste et structuraliste. Il est d’abord question de décrire les propriétés grammaticales et morphologiques des unités significatives du syntagme nominal et de les caractériser selon leur rôle fonctionnel. Ensuite, cette description analyse les relations entre les unités significatives et la façon dont les expansions du syntagme nominal, (les déterminants et les modifieurs) s’organisent autour du nom et de ses substituts. Nous avons adopté la définition du syntagme de Martinet (1985 : 83) qui le désigne comme « l’ensemble d’unités significatives plus étroitement reliées entre elles qu’avec le reste de l’énoncé, plus, éventuellement, l’élément qui le relie à cet énoncé. » A cette définition nous avons ajouté celle que Leech & Svartvik (1978 : 251) proposent pour le syntagme nominal (SN), à savoir que le SN est ainsi appelé car sa tête, c’est-à-dire, la partie centrale, est typiquement un nom. Ce nom peut fonctionner comme sujet, objet ou complément d’une proposition ou encore comme proposition. Nous avons également fait place aux composantes pronominales pour lesquelles nous avons choisi le terme de substituts de noms, qui peuvent jouer les mêmes rôles que le SN.

Procédure : Etant donné que le VinC est un créole qui n’a pas encore été décrit, nous avons d’abord procédé par un examen critique des écrits en dialecte qui font référence dans la communauté vincentienne notamment ceux des folkloristes comme Esther Edwards et The New Artists Movement. Cette collecte d’exemples écrits a été complétée par des exemples oraux. Nous avons donc fait des enregistrements radiophoniques et face à face qui facilitaient une écoute attentive des caractéristiques de la langue des Vincentiens. Après plusieurs écoutes, nous avons observé que des différences de registres se faisaient nettement ressentir à l’oral. Les enregistrements radiophoniques ont été privilégiés car l’expression y est plus naturelle. Dès l’apparition des émissions interactives, les animateurs ont su développer, chez le public vincentien, une certaine confiance, ne se permettant pas de porter des jugements sur la compétence linguistique des interlocuteurs. Cette liberté d’expression laisse libre cour à l’usage des divers registres du VinC et les locuteurs ne se sentent nullement obligés d’employer l’anglais standard, langue qu’il ne « maîtrise » pas forcément. Ceci peut expliquer le fait que les attestations attribuées, que nous avons illustrées dans cette thèse, témoignent d’un mélange de tous les registres de l’anglais et du VinC.

Les énoncés ainsi collectés ont ensuite été transcrits. Au cours de ce travail de transcription nous nous sommes rendu compte du manque d’uniformité de notre part dans la transcription, qui s’avérait fort influencée par l’orthographe anglaise. En comparant ces transcriptions avec les graphies utilisées dans les oeuvres publiées en dialecte par des Vincentiens, nous avons pu constater un réel problème en la matière car les auteurs proposaient des graphies multiples pour un même son. Il nous semblait que l’inexistence d’un système d’orthographe normé était à la base de ce manque d’uniformité. Pour pallier ce manque d’uniformité, il a fallu se baser sur un système d’écriture qui puisse servir de référence. Ainsi, après des écoutes critiques et des mesures de valeurs acoustiques faites des sons du VinC avec l’analyseur automatique de la parole, PRAAT,[1] nous avons proposé un système d’orthographe fonctionnel pour l’ensemble des exemples non publiés. Toutefois, les exemples que nous avons puisés dans des sources écrites ont été cités inchangés.

Problèmes théoriques : Un premier problème concerne la façon de traiter la graphie étant donné la diversité linguistique de la communauté vincentienne. Aucune attestation n’a été obtenue par sollicitation. La plupart des énoncés ont été obtenus dans des échanges authentiques face à face, sur des sujets libres ou sur demande de raconter des histoires, mais aussi à l’insu des interlocuteurs qui ont été enregistrés lors des émissions interactives à la radio et à la télé. , notre connaissance en tant que locuteur natif du VinC nous a permis de formuler les autres exemples, non attribués. La plupart des locuteurs font preuve d’une capacité de s’exprimer dans différents registres. Le choix du corpus a donc été un réel souci. Fallait-il se contenter de décrire uniquement le VinC basilectal, ou était-il légitime de garder, dans le corpus, des marques acrolectales, signes que les locuteurs du VinC ne résistent pas aux influences structurales et lexicales de la langue officielle et preuve que les locuteurs du VinC ne résistent pas aux influences structurales et lexicales de la langue officielle et preuves que le VinC peut s’analyser en terme de variation de lecte ?

Un deuxième souci concerne le cadre théorique adopté pour cette étude. Vouloir à tout prix faire entrer la grammaire du VinC dans un cadre théorique quelconque aurait abouti à une analyse figée. A partir du moment où l’on annonce le cadre théorique dans laquelle une description va être faite, l’on peut se sentir piégé par l’obligation de ne pas sortir de ce cadre. Or, bien que nous nous soyons inspirés des modèles fonctionnalistes et structuralistes pour la description grammaticale et morphologique des composantes du SN, nous avons aussi utilisé à profit les réflexions des linguistes générativistes. A titre d’exemple, afin d’étudier plus en profondeur la postmodification par des propositions relatives, nous avons emprunté des termes d’analyse à la linguistique générative, tels que déplacement, trou syntaxique, extraposition, tout en gardant à l’esprit un souci de cohérence. Nous obstiner à faire entrer une première grammaire du VinC dans un cadre théorique quelconque aurait, nous en sommes intimement convaincues, abouti à une analyse figée.

Enfin, ce travail descriptif représentait pour nous, un défi à relever. Les littératures linguistiques qui font référence à une variété dialectale parlée sur Saint-Vincent-et-les-Grenadines ont tendance à le faire de manière anecdotique. L’absence de littérature descriptive sur le VinC était, pour nous, un défi à relever car tout ou presque, était à faire. Nous soumettre à la tentation de nous baser de préférence sur les descriptions des autres créoles anglophones largement documentés, tels ceux de la Jamaïque, du Guyana et de Trinidad, aurait laissé supposer, à tort, que tous les Caribéens anglophones parlaient la même variété dialectale sans pour autant chercher à établir des règles d’usages et les idiosyncrasies qui se manifestent. Le VinC était, donc, un terrain à découvrir et ceci laissait une certaine liberté vis-à-vis des termes d’analyse à appliquer, des résultats à anticiper et des conclusions à en tirer. Il est indéniable que faire une description linguistique d’un aspect des parlers vincentiens signifie porter le poids de la responsabilité de rendre cette description conforme à la réalité des usages et fondée sur des données empiriques.

Présentation synthétique : Cette thèse se repartit en sept chapitres. Le premier chapitre se propose de fournir des éléments historiques et démolinguistiques permettant d’expliquer la présence d’un créole à base lexicale anglaise sur SVG. Pour ce faire, j’ai proposé un retour en arrière, jusqu’au dix-septième siècle : une remontée historique qui s’imposait pour donner une idée de la complexité du paysage démolinguistique. Il n’est pas rare, aujourd’hui encore, que les documents historiques et les guides touristiques signalent, à tort, qu’un patois français est parlé sur SVG. Le contenu de ce premier chapitre explique aussi le pourquoi de cette idée reçue, en traçant les temps forts du peuplement des îles par les Caraïbes et les Arawaks, et ensuite par les Garifunas, race issue de la mixité entre les Caraïbes et les Africains qui ont pu s’y réfugier avant l’ascendance de l’esclavage. Cette population mixte, qui a longtemps refusé l’assimilation et la domination européennes, a su repousser l’esclavage de plantation jusqu’à la fin du dix-huitième siècle.

Dans ce premier chapitre, il ressort que les modèles de créolisation de Bickerton (1981) et de Chaudenson (1992) n’expliquent que partiellement la créolisation dans le cadre précis de Saint-Vincent-et-les-Grenadines. L’emploi d’une langue qui ne partage que très peu d’aspects morphosyntaxiques et phonologiques avec l’anglais moderne est, selon nos termes, la volonté consciente de l’Africain de se distinguer linguistiquement de l’identité européenne. Malgré le manque de témoignages authentiques des habitants pendant les années d’occupation européenne qui permettraient de formuler plus que des extrapolations sur les caractéristiques structurales de la langue des non Européens pendant la période où le contact linguistique a dû germer, nous ne nous résignons pas à considérer la genèse d’un créole ni comme le résultant d’une incapacité de la part de la population servile à apprendre correctement la langue des Européens, ni comme l’appropriation imparfaite d’une langue seconde. Pour ce qui est du parler vincentien, dont nous témoignons à l’heure actuelle, il semblerait que celui-ci est issu de considérations psycholinguistiques  et sociales.

D’abord, du point de vue psycholinguistique, les premiers « écarts » du parler créole vis-à-vis de sa variante lexifiante peuvent être expliqués par des procédés qu’emploie tout individu se trouvant en situation d’apprentissage non-guidé d’une langue. Parmi ces procédés, figurent l’emprunt, le transfert et le calque qui, en termes psycholinguistiques, donnent à celui qui se trouve en situation de contact linguistique, une satisfaction immédiate dans sa volonté de combler ses lacunes de la langue cible. Ces lacunes (si l’on admet que ce terme se justifie dans le contexte sociohistorique de la colonisation), sont la manifestation d’un apprentissage en cours ; apprentissage qui se réajuste par essai-erreur, par ellipse d’éléments redondants sur le plan sémantique ou encore par transferts de sens. Une situation dans laquelle le sémantique prime sur le syntaxique.

Du point de vue social, il est essentiel de signaler que la société d’habitation, notion clé dans la théorie de Chaudenson, ne dure pas beaucoup plus de soixante-dix (70) ans sur SVG. Bien que la cession du territoire à la couronne britannique soit stipulée en 1763, aucune occupation britannique officielle ne se fait avant 1783, année de la restauration à la Grande Bretagne, des terres qui leur avaient été contestées par les Français. Les Africains sont arrivés en masse à partir de ce moment. De toute évidence, cette situation ne favorise guère l’assimilation complète de la population africaine restant sur le territoire après la déportation des Garifunas vers Roatan, près de la côte de l’Honduras, en Amérique Centrale. L’émancipation de l’esclavage est proclamée en 1834. De deux choses l’une. Ou bien le désir de la part des non Européens de s’identifier par leur façon de parler, était à l’image du Nouveau Monde, un refus de l’acculturation européenne et une volonté de se différentier. Ou bien le souci d’obscurcir leurs expressions était l’effet recherché lors des réunions secrètes des esclaves, autrement dit, un choix conscient de garder quelque chose qui leur était propre, et que le maître ne pouvait facilement comprendre. Ces éléments nous ont conduits à poser que les motivations pour apprendre la langue européenne qui s’imposaient dans les débuts de la colonisation ont changé au fur et à mesure que le non Européen affirmait sa nouvelle identité linguistique dans la période post-abolition.

Le deuxième chapitre est consacré aux sons du VinC. Cette description phonologique s’imposait à plusieurs titres. Principalement parce que ce créole ne bénéficie pas d’une analyse complète qui puisse rendre compte de la valeur de tous les sons du VinC. Des travaux comparatifs ont, certes, fait référence à certaines caractéristiques phoniques du VinC mais non dans une visée synchronique. (cf. Alleyne (1980) et Le Page (1972)). Le but de ce chapitre est triple. Nous offrons une description articulatoire et acoustique des sons du VinC avant d’esquisser le schème accentuel du VinC selon la composition morphologique du nom. Mais plus central à l’étude que nous nous proposons sur le SN, nous avons proposé un système d’écriture basé sur les résultats obtenus en vue d’une transcription phonémique plus empirique et que toute personne amenée à écrire en VinC pourrait apprécier.

De cette analyse phonologique, il ressort que le système phonologique du VinC comporte plus de voyelles fermées que de voyelles ouvertes. Les voyelles fermées étant plus susceptibles d’être prolongées lors de l’émission, ceci se traduit par un emploi répandu de voyelles doubles /ii/, /oo/, /aa/, /uu/. De ce fait, le trait de durée vocalique est phonémiquement distinct en VinC. La tension joue également dans cette tendance à fermer les voyelles, ce qui a pour conséquence la réalisation de diphtongues qui tendent à fermer les syllabes vocaliques. Ceci constitue un contraste majeur avec le créole jamaïcain qui possède des diphtongues ouvrantes. Il n’y pas de diphtongues centralisantes en VinC du fait de l’absence de statut phonémique du /«/.

Le tableau alphabétique que nous proposons fait apparaître six voyelles simples et  quatre voyelles à durée double. Trois voyelles complexes (diphtongues) complètent le tableau vocalique. L’apparition des deux sons nasalisés est restreinte : [e)] ne renvoie qu’à la formule d’écho (n’est-ce pas) ; [a], à la suite phonique /aan/. De façon générale, la nasalisation n’est observée que sur les voyelles longues mais ceci ne constitue pas un trait distinctif à l’intérieur d’une même classe de mots. Ces treize sons vocaliques se combinent avec deux semi-voyelles et vingt consonnes à valeurs phonémiques distinctives.

Les trois chapitres qui suivent (3, 4, 5) constituent la description proprement dite du SN de VinC. Au Chapitre 3, nous postulons que l’élément central du SN est le nom. Cette prise de position implique que les prédéterminants ou prémodifieurs (définis, indéfinis, quantifieurs, adjectifs) et les postdéterminants et postmodifieurs (déicitiques, propositions relatives, compléments de noms) ne sont pas indispensables dans la syntaxe du SN. Au contraire, ce sont des expansions qui servent, tout simplement, à fournir des informations grammaticales ou sémantiques sur le nom ou son substitut. Ceci revient à poser que le SN sans déterminant explicite donne une information suffisante permettant de repérer ou d’identifier son référé. Cet angle référentiel est développé au Chapitre 6.

Ce troisième chapitre s’est proposé une réflexion grammatico-sémantique en vue de dégager les différences morphosyntaxiques entre les noms simples et complexes et les noms composés. Cette distinction nous a ensuite permis d’étudier les relations sémantiques entre les composantes des noms composés. Egalement dans ce troisième chapitre, nous avons examiné les caractéristiques grammaticales des noms. Les noms simples de base ne portent aucune marque de genre. Au contraire, des caractéristiques sémantiques  sont observables quand ces mêmes noms se combinent avec d’autres morphèmes pour former de noms composés et donnent un sens inhérent masculin ou féminin. Les procédés de formation de ces noms composés sont la juxtaposition et la suffixation. Nous avons également proposé un développement sur la prosodie du SN qui met en relief l’effet de la suffixation sur le schéma accentuel des noms.

Aussi jouant le rôle d’expressions nominales sont les formes pronominales (personnelle, possessive, démonstrative, réfléchie, interrogative, relative et indéfinie). Elles peuvent substituer aux noms dans toutes les fonctions syntaxiques. Nous avons opté pour le terme pro-formes au lieu de pronom car force est de constater que, dans l’acception grammaticale traditionnelle, pronom est synonyme de remplaçant de nom. Or, nous faisons remarquer que la forme pronominale peut remplacer non seulement des substantifs mais également des propositions. Il nous a paru approprié de poser la pertinence de ces paradigmes pronominaux étant donné leur autonomie syntaxique en VinC.

Le Chapitre 4 a porté sur la description des SN qui suivent l’ordre syntaxique modifieur+modifié et déterminant+déterminé. A titre d’exemple, en VinC, la modification qualificative est du type adjectif+nom. Dans le cas des composantes des noms composés, qui peuvent également être analysés comme des modifieurs, du point de vue syntaxiques, le Chapitre 3 avait déjà établi que les relations lexicales mettent en évidence des ordres syntaxiques du même type (modifieur+modifié). Les éléments grammaticaux qui prédéterminent le nom dans un rapport syntaxique de type déterminant+déterminé sont l’article défini, les articles indéfinis, les démonstratifs.

En matière de morphologie des nominaux, en VinC, il y a une distinction entre le singulier et le pluriel qui est inopérante dans la plupart des contextes. En règle générale, les noms sont employés dans leurs formes singulatives. A l’inverse, qu’un lexème nominal porte /S/ ou /Z/ (marque plurielle de la langue lexifiante) ne signifie pas qu’il exige une lecture plurielle. Pour ne citer qu’un exemple, ants peut renvoyer à une ou plusieurs fourmis. Il n’y a aucun vice de forme morphologique si l’article singulatif précède ce genre de nom car wan ants est une forme recevable tandis que wan ant n’est pas attesté en VinC basilectal.

Bon nombre de lexèmes ne possèdent pas d’entrée lexicale sans /S/-final. Il s’agit, pour la plupart, des noms qui font l’état d’un emploi non-directement quantifiable mais qui sont intrinsèquement massifs ou non-singulatifs. Notons d’emblée que ces items ne sont pas combinables avec la marque singulative wan. Ensuite, wan peut prédéterminer un item qui n’est pas directement dénombrable, d’où l’intérêt d’attribuer à ce morphème un double rôle morphosyntaxique : d’indéfini et de numéral cardinal. Par ailleurs, cette analyse a permis de dégager un troisième rôle, qui lui, serait sémantique. En effet wan prédétermine les items abstraits, avec lesquels il agit comme un élément intensifieur. Nous soulignons également que som marque un pluriel sémantique et non grammatical car le nom qu’il prédétermine n’admet aucune marque morphologique explicite de pluralisation. La notion de pluralisation se présente donc comme une notion non prévisible du point de vue morphosyntaxique.

Une attention particulière a été portée sur les expressions de possession ainsi que sur les quantifieurs. Le quantifieur peut être directement lié à l’entité qu’il quantifie, ou, pivoté par l’élément de partition a. Il a été obtenu que les quantifieurs ne sont pas dans le même paradigme que l’article défini : ce dernier pouvant les prédéterminer. Toutefois, il existe un certain nombre de contraintes d’emplois avec les pro-formes possessives et démonstratives qui, elles, se refusent à prémodifier les déterminants indéfinis et les quantifieurs généralisés alors qu’elles peuvent prémodifier les numéraux, les fractions et le morphème hu motch. Dans les syntagmes possessifs, l’ordre syntaxique est du type possesseur+possessum dans la plupart des expressions de possession. Seules les expressions de possession combinant fo+NP ou fo+Nc renversent cet ordre syntaxique pour établir un ordre du type possessum+possesseur. Une pro-forme possessive précédée par fo peut aussi bien antéposer que postposer le possessum.

Après une description portant sur le fonctionnement des propositions relatives, le Chapitre 5 analyse les stratégies de relativisation. En nous appuyant sur la théorie de l’échelle d’accessibilité de Keenan & Comrie (1977 ; 1987), nous avons identifié sept procédés de relativisation qui ne sont pas pour autant indépendantes les unes des autres car la langue a tendance à associer les différentes stratégies. Ainsi, l’emboîtement d’une proposition (constituante) dans une autre (réceptrice) est souvent associé à l’effacement du SN relativisé, qui, lui, est repris par une pro-forme relative et éventuellement retenue par une trace pronominale du SN relativisé (cf. copiage pronominal). D’autres procédés de relativisation incluent l’abandon de la préposition en fin de proposition, le déplacement à gauche de la pro-forme relative possessive qui fait déplacer aussi le SN relativisé le déposant à sa droite (cf. la notion de pied-piping) et enfin, la complémentation nominale par fo.

La notion syntaxique de complémentation nominale est particulièrement intéressante dans l’analyse des postmodifieurs du SN du VinC. Elle nous a permis de proposer une description unifiée des syntagmes qui postmodifient le SN. Ainsi, nous avons pu expliquer les propositions de modalité, les syntagmes prépositionnels et les compléments nominaux dans les mêmes termes que les propositions relatives réduites. Plus formellement, il a été démontré qu’entre le SN et son complément postposé, il existe une position élidée susceptible d’être remplie par la pro-forme relative. Dans ces termes, nous avons posé l’équivalence sémantique entre ces postmodifieurs et les propositions relatives ainsi qu’un alignement syntaxique ou fonctionnel avec les relatives réduites.

Le chapitre 6 s’est propose de mettre en rapport les notions sémantiques de référentialité, généricité, spécificité et définitude avec la catégorie grammaticale de déterminant. Contrairement au postulat de Bickerton (1981), qui prétend que les SN à déterminant zéro sont exclusivement non spécifiques, il ressort de cet examen critique que les SN nus offrent une variété de lectures allant du générique au non générique, de l’objet spécifique unique à l’item spécifique non unique, au même titre que les SN qui sont prédéterminés par la marque morphologique définie. Le VinC n’a donc pas de marqueurs morphosyntaxiques distincts qui coïncident avec la distinction sémantique entre générique et spécifique. L’emploi explicite du déterminant permet de situer les SN sur une échelle d’identifiabilité ; les plus identifiables étant déterminés par les marques grammaticales explicitement définies, les moins identifiables marqués par les déterminants indéfinis. Mais qu’en est-il du SN sans détermination ?

Il est apparu dans cette description que l’absence de déterminant ne signifie pas pour autant absence de capacité identificatoire. Au contraire, notre analyse des énoncés en situation nous a permis d’établir que, dans tous les cas de figure où le SN n’est pas prédéterminé, il s’agit d’entités facilement identifiables : le degré zéro de détermination ne signifie pas un degré zéro de spécificité sinon un degré moindre de détermination vis-à-vis des SN spécifiés. Le fait de prédéterminer ou de postmodifier le nom ne fait que rétrécir le domaine d’intension de l’entité. Cette description a permis donc, d’illustrer la dualité des SN sans déterminants. Ces SN peuvent figurer dans des expressions figées ou dans des environnements syntaxiques où ils sont lestés par des prépositions ou des verbes à caractères sémantiques déictiques.

Nous avons préconisé une analyse en termes de familiarité et de capacité identificatoire des interlocuteurs, pour capter les concepts de définitude et de spécificité ; termes grammatico-sémantiques, qui deviennent inopérants dans l’analyse du SN à déterminant zéro. Nous avons, donc, été amené à conjecturer que les SN sans déterminant ont la particularité d’être pré-pensés, connus, prévisibles ou facilement repérables. Leur emploi met en évidence la conscience du locuteur vis-à-vis du degré de familiarité qu’a son interlocuteur avec le référent, ce qui permet à ce dernier d’accéder à l’identité du référent. Le déterminant zéro sert, donc, à renvoyer à toute une panoplie de SN :

  •     un SN déjà prépensé par l’interlocuteur en deuxième mention ou en renvoie anaphorique

  •    un SN non encore prépensé par l’interlocuteur mais sur qui le locuteur prendra le soin de présenter des informations plus spécifiques en première mention avec renvoie cataphorique

  •     un SN unique, le seul représentant dans l’espace culturel ou géographique des interlocuteurs qui partagent la connaissance du locuteur sur ce point

  •      un SN générique qui a plusieurs représentants. L’interlocuteur effectuera la sélection nécessaire pour reconstruire le sens de l’énoncé si besoin est. Ce travail est nécessaire car il a été écarté par le locuteur qui a préféré miser sur le pouvoir brut du signe

  •     un SN que le locuteur espère que son interlocuteur éclipsera pour pouvoir se focaliser sur l’ensemble de son propos et non sur l’entité prédicative, ancrée dans l’espace et formant un bloc avec le verbe ou la préposition qui le leste.

            En guise de conclusion, les perspectives de cette thèse : Nous reconnaissons la limite de cette étude, qui, en focalisant exclusivement sur la description du SN, laisse beaucoup d’aspects non traités. Par exemple, abstraction a été faite de la question afférant à la façon dont le syntagme verbal peut influer sur la sémantique ou la syntaxe du SN. Nous nous donnons pour tâche d’apporter quelques éléments de réflexion sur cette question, dans de futurs travaux. Ce travail n’a pas comme prétention une approche comparative. Cependant, nous avons fait des parallèles entre le VinC et les créoles anglophones les mieux étudiés, quand ceux-ci s’imposaient. Ces créoles étant suffisamment documentés, il est laissé à l’appréciation du lecteur de faire des rapprochements ou de voir en quoi les créoles manifestent des divergences.

Dans l’immédiat, nous envisageons de mettre une version traduite de cette description grammaticale à la disposition des acteurs de l’éducation nationale et de la vie culturelle de SVG, notre souhait étant que les acteurs qui veulent formaliser leurs connaissances du VinC, trouvent dans cette description grammaticale des outils pour le faire. Plus formellement, une réflexion contrastive vis-à-vis de l’anglais standard nous permettra, en tant qu’éducateurs, de rendre la population de SVG sensible et connaisseuse des divergences entre le VinC et l’anglais standard. Il est possible qu’une telle approche puisse mieux armer les professeurs d’anglais pour faire face aux difficultés qui font obstacle au bilinguisme de leurs apprenants. Ce travail sur la grammaire du SN offrira, nous le souhaitons, de réelles perspectives didactiques. Plus généralement, ce travail peut offrir une contribution dans le domaine de la linguistique comparative des Créoles anglophones des Caraïbes qui pourrait être utile aux recherches en typologie linguistique.

Références bibliographiques

ALLEYNE, Mervyn. Comparative Afro-American. Ann Arbor : Karoma. 1980. 253p.

BICKERTON, Derek. Roots of Language. Ann Arbor, MICH : Karoma, 1981. 351p.

CHAUDENSON, Robert. Des Iles, des hommes, des langues. Paris : L’Harmattan, 1992. 309p.

EDWARDS, Esther. Caribbean Cultural Poems and Parlance in Vincentian Dialect. Vol. 1 : Vincentian Life, New York : Esther’s Cultural Productions, 1997. 81p.

HYMES, Dell (éd.). Pidginization and Creolization of Languages : Proceedings of a Conference held at the University of the West Indies, Mona, Jamaica, April 1968. Cambridge : Cambridge University Press, 1971. 530p.

KEENAN, Edward & Bernard COMRIE. “Noun phrase accessibility and universal grammar.” Linguistic Inquiry, 1977, n° 8. pp. 63-99.

KEENAN, Edward (écrit avec la collaboration de Bernard COMRIE, 1977). “Noun phrase accessibility and universal grammar.” In KEENAN, Edward (éd.), 1987. pp. 3-45.

LEECH, Geoffrey & Jan SVARTVIK. A Communicative Grammar of English.  Basé sur Randolph QUIRK et al. : A Grammar of Contemporary English (1972). Londres : Longman, 1ère Impression, 1975. Cette édition, 1978. 324p.

Le PAGE, Robert. “Sample West Indian Texts.” Department of Linguistics, University of New York.  1972.

MARTINET, André. Syntaxe générale. Paris : Armand Colin. 1985. 266p.

NAM SPEAKS. New Artist Movement - Literary Magazine. Saint-Vincent-et-les-Grenadines : NAM. Dates multiples.


© Paula Prescod 2005


[1] Le logiciel, PRAAT, est conçu par Paul Boersma et David Weenick de l'institut des sciences phonétiques de l'Université d'Amsterdam, pour l'analyse, la synthèse, le traitement de la parole. J’ai utilisé la version 4.047 pour Windows disponible sur le site Internet : www.praat.org.


retour en haut de page
Retour à la page d'accueil                                                                                                                                                                                                                         This page in English