I - LA DECOUVERTE, LE SITE
Cet objet à été trouvé, selon son inventeur, M.
D. Boulenger, en mars 1986, au cours de recherches, aux abords du fanum d'Halloy-les-Pernois (1). Le site avait été découvert par M. R. Agache lors de prospections aériennes (2).
Cette commune n'avait pas été mentionnée jusqu'à présent à propos de numismatique antique mais ces dernières années quelques monnaies y avaient été recueillies (3). Par contre, à Pernois, village voisin, un dépôt de monnaies gauloises avait été trouvé en 1840 dont 9 exemplaires furent déposés au Cabinet des Médailles de Paris; à la même époque (1842), 22 autres monnaies acquises par un général prussien furent déposées au Cabinet des Médailles de Berlin où elles figurent sous la mention "Fund von Amiens" (4). Ces deux lots ont des compositions comparables et tout porte à croire qu'ils constituent deux parties d'un même ensemble. Par ailleurs comme leurs faciès sont très proches de celui des monnaies de bronze trouvées en surface, nous pensons qu'ils peuvent avoir quelque rapport avec le site d'Halloy-les-Pernois et qu'ils forment probablement le premier lot de découvertes monétaires sur ce site cultuel. Reste néanmoins l'obstacle des deux communes distincts mais, à l'époque, la précision dans l'indication des lieux de découvertes n'était pas encore de règle, ce qui a pu conduire à une confusion.
    II - CARACTERISTIQUES
L'objet, en bon état de conservation, est en bronze, de forme quasi-cylindrique (fig. 1, 2), légèrement patiné de brun-noir et de vert sombre. Il présente les stigmates d'une utilisation intensive.
Poids: 41,54 gr. - Diamètres: à la base 20,2 mm; au milieu du fût 18,7 mm; à l'extrémité active 19,3 mm - Hauteur: 17,4 mm.
Le motif (fig. 3), identique à celui ornant le droit des monnaies ambiennes de la série 80e, variété a, du traité de S. Scheers (5) figure en relief sur une surface convexe sphérique dont le rayon est d'environ 27 mm. Le revers de cette classe est au cavalier se dirigeant à gauche.
Il s'agit, à l'intérieur d'un grènetis continu, d'un sanglier (6) immobile, à droite, paraissant dévorer un objet serpentiforme maintenu au sol par une patte antérieure. Les soies, représentées par huit petits traits verticaux aboutissent à une ligne parallèle au dos qui se termine, à l'avant, par un crochet incurvé. Dans le champ, des annelets: quatre, dont l'un est centré, au-dessus de l'animal; un, centré, à l'arrière, duquel semble partir la queue rectiligne inclinée vers l'avant; deux, centrés, placés verticalement sous le ventre; un, centré, sous le groin et enfin deux, tangents, entre le "serpent" et la patte antérieure.
    III - FONCTION
De toute évidence, cet objet, apparemment sans équivalent connu dans la numismatique gauloise, a servi à en empreindre d'autres, le motif en relief communiquant à la pièce insculpée, sous l'effet d'un choc axial, une empreinte en creux identique à celle qu'ont dû comporter les coins ayant servi à frapper les avers de la série monétaire rappelée ci-avant. Nous en déduirons qu'il s'agit d'un poinçon gaulois (7) destiné à produire en série des coins monétaires.
    IV - MONNAIES DONT L'AVERS PEUT ETRE ISSU D'UN COIN PRODUIT PAR LE POINÇON
Nous nous proposons, lorsque nous aurons pu examiner le plus grand nombre de monnaies répondant à cette définition, d'entreprendre une étude charactéroscopique (8) d'ensemble. En attendant, voici les premiers exemplaires dont un examen rapide ou l'observation des photographies, nous a permis de supputer une parenté avec le poinçon:
-l'exemplaire n° 808 de notre inventaire de monnaies gauloises, trouvé à proximité du fanum d'Estrées-sur-Noye dans la Somme (9 et fig. 4);
-Un exemplaire que nous avons acquis à Rouen (10 et fig. 5);
-Un exemplaire du musée de Rouen, sans numéro d'inventaire, ni provenance (11);
-Une monnaie figurant sur un catalogue de vente (12);
-Un, au moins, des deux exemplaires trouvés lors des fouilles du fanum de Bois l'Abbé, près d'Eu en Seine-Maritime (13).
Nous aurions, en outre, souhaité examiner deux autres monnaies signalées par Melle Scheers dans son ouvrage de 1977 (op. cit., page 541): l'exemplaire de la collection K (?) et, surtout, celui figurant sous le n° 3130 dans le lot "Fund von Amiens" du Cabinet des Médailles de Berlin (voir § 1 ci-avant) en raison du lieu probable de sa découverte mais cela n'a pas encore été possible.
A propos de l'étude charactéroscopique à entreprendre, nous nous bornerons, pour l'instant, à formuler quelques remarques destinées à mettre en évidence les difficultés qui nous attendent.
A la différence des monnaies dont la circulation affecte les faces par estompage d'usure, sans que la structure du dessin ne s'en trouve modifiée, le coin, lui, par suite des chocs successifs dus à la frappe des monnaies subit un écrouissage se traduisant par le flux radial du métal et une micro-déformation du motif accompagnée d'un affaiblissement du relief. Si bien que deux monnaies peuvent être issues du même coin, l'une au début de son utilisation, l'autre à la fin, sans pour autant présenter des empreintes rigoureusement identiques. Tandis que les monnaies sorties au début de l'utilisation de deux coins insculpés successivement par le même poinçon pourront, elles, présenter des empreintes pratiquement identiques sans pour autant être issues, et pour cause, du même coin.
Et les difficultés de l'étude envisagée augmentent encore lorsque l'on observe que, tout comme pour le coin, le motif du poinçon subit lui-même, pour des raisons identiques, des déformations telles que celles que l'on pourra remarquer sur la face active de celui d'Halloy. En effet, ne serait-ce que pour le grènetis, on constate, outre sa quasi-disparition dans la partie sud, une nette ovalisation, le diamètre pris dans le sens est-ouest étant devenu supérieur de plus d'un demi-millimètre à celui pris dans le sens nord-sud.
    V - TECHNIQUE D'UTILISATION
L'examen de profil de cet objet permet de constater que son utilisation a provoqué une légère déformation "en diabolo" semblable, toutes proportions gardées, à celle que l'on peut observer sur les fûts d'outils utilisés pour obtenir, par des chocs axiaux, la mise en forme d'objets métalliques; nous pensons notamment aux bouterolles utilisées en rivetage ou aux matoirs utilisés en chaudronnerie. Cette déformation très caractéristique ne peut avoir été provoquée que par des chocs dirigés suivant l'axe longitudinal.
L'écrasement ou matage du métal, côté distal, a provoqué, outre la micro-déformation du motif comme nous l'avons vu précédemment, une très légère augmentation du diamètre du fût et la formation d'une bavure décelable au toucher, que l'on peut voir sur un agrandissement photographique (voir fig. 2).
Côté proximal, on constate également une légère augmentation du diamètre et une faible bavure. La base offre une surface régulière, lisse et légèrement concave; ceci permet d'écarter l'hypothèse de frappes directes sur cette partie car le marteau lui aurait alors donné un aspect tout autre, c'est à dire bosselé et convexe.
Force est donc d'admettre que le poinçon était assujetti dans un porte-outil dont la surface en contact avec la base était légèrement convexe. Par ailleurs, l'ajustage devait être assez libre car s'il avait été serré, il se serait efficacement opposé à l'augmentation du diamètre et à la formation d'une bavure. Cela semble exclure l'utilisation de cet ensemble à la manière d'un coin mobile ou volant et au contraire, impliquer son emploi à la manière d'un coin fixe ou dormant (voir fig. 6 le dessin de principe que nous proposons).
Comme nous l'avons précédemment indiqué, l'examen attentif de la face active permet de constater outre l'ovalisation du grènetis, sa disparition dans le quart sud-est et ceci en corrélation avec une accentuation de la bavure périphérique. Ces anomalies ne nous paraissent pas pouvoir être interprétées autrement que comme le résultat d'une tendance de l'ouvrier à frapper selon une direction, toujours à peu près la même , ne coïncidant pas avec l'axe longitudinal. Cela implique également une orientation constante de l'ensemble poinçon-porte-outil par rapport à l'opérateur. Cette hypothèse est corroborée par le fait que la légère déformation du fût à la base, est accentuée dans la partie correspondant longitudinalement à la zone écrasée de la face active.
    VI - CONSIDERATIONS DIVERSES, CONCLUSIONS
En ce qui concerne la tête, il faut, à notre avis, écarter l'hypothèse d'une mise en forme par sculpture; nous pensons plutôt qu'après avoir été rendue convexe à la sphéricité désirée, elle a elle-même été empreinte à l'aide d'une matrice initiale. D'ailleurs, dans la partie nord subsiste, partiellement, juste au-delà du grènetis une légère saignée qui pourrait être ce qui reste de la marque laissée par le bord de ce premier coin. Alors, s'il y a eu matrice, n'a-t-elle pas servi à empreindre plusieurs poinçons ? La tentation est grande de l'admettre.
Cette technique a donc permis de procéder, en série, à la reproduction de nombreux coins; ce qui n'est pas sans surprendre quand on connaît le faible nombre de monnaies qui nous sont parvenues.
Ce procédé astucieux, assez surprenant à si haute époque, destiné à la production en série de coins identiques a vraisemblablement été utilisé pour d'autres émissions monétaires. Nous pensons notamment à certaines séries pour lesquelles un nombre important d'exemplaires nous sont parvenus.
Les coins produits étaient-ils utilisés tels quels ? C'est probable pour les premiers et possible pour les autres. A propos de ceux-ci, nous ferons remarquer que les monnaies peu usées mais aux empreintes floues peuvent aussi bien être issues de coins usés que de coins neufs produits par un poinçon fatigué. Mais nous n'exclurons pas, pour autant, la possibilité de "regravure" de coins usés ou neufs issus d'un poinçon en fin de service. Certains indices charactéroscopiques nous amènent à estimer probable l'utilisation de cette technique de rafraîchissement des coins.
L'expression "sorties du même coin" devrait être dorénavant réservée aux seules monnaies présentant les marques spécifiques du coin d'origine: fêlure, cassure, accidents divers, la seule apparente identité des empreintes ne constituant plus un critère suffisant pour en décider.
Cet objet apporte la preuve (s'il en était besoin !) que les monnaies scyphates, c'est-à-dire en forme de coupelle, étaient obtenues à partir d'un coin d'avers concave et d'un coin de revers convexe. Il fallait le préciser, un chercheur ayant pensé autrement (14).
Il semble établi que c'est peu avant ou pendant la guerre des Gaules que la pratique cultuelle consistant à confier au sol des monnaies, à proximité ou sur les fana, apparaît. Le poinçon d'Halloy-les-Pernois représentant l'avers d'une série monétaire frappée selon toute vraisemblance dans les premières décennies qui ont suivi la défaite (15), constitue, à notre avis, un dépôt rituel.
La tentation peut paraître grande de considérer que cette trouvaille trahit l'emplacement d'un atelier monétaire. Nous pensons que cette hypothèse est à écarter car la technique de prospection utilisée, alliée à la forte pression exercée sur le site, aurait dû permettre la mise au jour d'autres vestiges métalliques en rapport avec une activité de ce genre (16). Il n'est d'ailleurs pas établi que les ateliers monétaires jouxtaient habituellement les fana.
Toutefois, le faciès assez particulier du lot monétaire récolté comprenant plusieurs individus inédits isolés, nous amène à considérer que l'atelier monétaire de la collectivité émettrice ne devait pas être très éloigné.
Espérons que d'autres publications relatives à des trouvailles se rapportant aux techniques d'élaboration des espèces monétaires viendront remédier à la notoire insuffisance de nos connaissances dans ce domaine.
| PHOTOS |
| Figures |
Libellé |
Photo |
| Fig. 1 |
Vue perspective |
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| Fig. 2 |
Vue de profil |
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| Fig. 3 |
Vue de dessus, le motif |
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| Fig. 4 |
Monnaie n° 808, fanum d'Estrées-sur-Noye |
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| Fig. 5 |
Monnaie Lot n° 95 VSO Albuquerque Rouen, 11/1986 |
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| Fig. 6 |
Dessin de principe |
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| NOTES |
(1) Halloy-les-Pernois, Somme, arrondissement d'Amiens, canton de Domart-en-Ponthieu.
(2) AGACHE R. "Quelques fana repérés par avion dans le bassin de la Somme", Bulletin de la Société des Antiquaires de Picardie, 1er trimestre 1972, p. 322. Fanum avec, à l'ouest, un ensemble de substructions régulières (villa ?).
(3) Nous connaissons un ensemble trimétallique de 58 monnaies et une rouelle de bronze à six rayons provenant du fanum et de ses abords. Cet ensemble fera l'objet d'une prochaine publication.
(4) SCHEERS S., Traité de Numismatique Celtique II, La Gaule Belgique, Paris, Les Belles Lettres, 1977, P. 893-894, dépôt n° 63.
(5) Op. cit. p. 541 à 543 et fig. 395 pl. XIV.
(6) Rappelons que le motif du sanglier - presque toujours représenté tourné à droite - avait, pour les belges qui l'ont fréquemment utilisé dans leurs monnayages, une signification au moins emblématique puisqu'ornant (et cela n'a pas été signalé par les Auteurs) la hampe de l'enseigne brandie par le cavalier figurant au revers des monnaies de la série ambienne 80d, fig. 393, 394 de l'ouvrage de S. Scheers précité. Ce revers est, d'ailleurs, très voisin de celui des monnaies dont le droit correspond au poinçon d'Halloy.
(7) Bien que cet objet ait été fabriqué, très vraisemblablement après la conquête, nous utilisons ce terme en raison des caractéristiques typologiques, morphologiques et pondérales bien particulières des monnayages de l'époque, émis sans aucun doute par les autochtones ayant apparemment conservé, à ce sujet, leur autonomie.
(8) A défaut d'un autre, nous avons repris ce terme, créé par le savant belge Paul NASTER en 1951 et défini par M. le Dr. J. B. COLBERT DE BEAULIEU dans son traité de Numismatique Celtique, I. Méthodologie des ensembles, Paris, Les Belles Lettres, 1973, page 40: "Dans un souci de commodité, nous avons proposé le mot de charactéroscopie, pour désigner la méthode consistant principalement à rechercher les marques, distinctives de chaque coin monétaire, présentées par les pièces qui en sont venues, afin de reconnaître ces marques et de grouper ces pièces pour leur étude".
(9) Cette monnaie fait partie d'un lot qui ne figure pas dans la récente publication de M. L. P. DELESTREE relative aux monnaies gauloises trouvées sur ce site, Cahiers Numismatiques de la Société d'Etudes Numismatiques et Archéologiques, n° 91, mars 1987, cette étude ne reprenant, pour le bronze, que les trouvailles de 1977-1979.
(10) Lot 95 de la première vente sur offres de novembre 1986 du Cabinet Albuquerque à Rouen.
(11) N° 603, pl. XXX de l'ouvrage de S. SCHEERS, Monnaies gauloises de la Seine-Maritime, Musée de Rouen 1978.
(12) N° 30 de la liste de vente IX de septembre 1984 de la S.A.R.L. Geneviève PLUMIER à Paris.
(13) La monnaie 969-1-37, fig. 65, pl. III de l'ouvrage de M. L.P. DELESTREE, Les monnaies gauloises de BOIS L'ABBE, Paris, Les Belles Lettres 1984. A propos de cette pièce, l'ouvrage comporte, page 147, deux inexactitudes: d'une part, sous le sanglier l'Auteur signale un bucrâne à l'envers alors qu'il s'agit d'annelets et d'un objet serpentiforme identiques à ceux figurant sur le poinçon et, d'autre part, le "trésor" des "coutures", censé, selon l'auteur contenir trois monnaies de ce type, n'en contenait aucune; les lecteurs ne seront donc pas surpris de ne pas les voir figurer sur notre liste.
(14) L.P. DELESTREE, op. cit. p. 34: "La comparaison des modules ne nous fournit aucune indication utile: nous n'avons vu que deux exemplaires de même type, et parfois de même classe, étaient indifféremment d'aspect scyphate et frappés sur flans larges ou au contraire non-scyphate et frappés sur flans courts, les rapports de poids étant très voisins".
"Il est évident que l'aspect de ces monnaies, autant que les modules, sont fonction de la percussion, plus ou moins violente, qui s'est exercée sur un flan de métal mou, entre le coin fixe et le coin mobile".
"Certaines monnaies sont partiellement aplaties, et l'empreinte est alors floue, voire illisible sur les surfaces écrasées. Tout s'est passé comme si l'ouvrier avait cherché à compenser par la force du coup de masse, l'insuffisance du diamètre des flans préparés".
(15) Il n'est actuellement pas possible d'être plus précis pour le bronze. En effet, si quelques terminus post quem ont pu être proposés pour les rares pièces inspirées de monnaies romaines bien datées, les arguments utilisés jusqu'à ce jour pour proposer une chronologie absolue ou relative ne nous paraissent pas suffisamment objectifs ou convaincants pour que nous estimions possible de leur faire écho.
(16) A noter toutefois qu'à l'ouest du fanum, une zone, de quelques dizaines de mètres carrés, présente une assez grande quantité de scories dont nous ne connaissons ni la nature exacte, ni l'origine.
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